BOUKA Quelques bonnes feuilles du manuscrit de A. Bouchentouf
  ___________ Première partie

Le clocher de l'église sonna sept heures. La semaine débutait
dans le calme, le village baignait dans la sérénité de l' automne.
Contrairement à son habitude, Manolo dormait encore. La veille
en compagnie de l'Ourso et de Said le noir, il avait pris
le car Torra pour la virée hebdomadaire en ville.
Ils avaient l'habitude de se rendre chaque dimanche au
quartier du navet, longue rue tortueuse dont le numéro 33
marquait la limite du "secteur autorisé à la troupe", signalée
par une plaque aux couleurs de la légion étrangère.
L' établissement qu 'ils préféraient, s' appelait "Chez Rosette",
une maison sérieuse dirigée par Madame Blanche adorée des
filles qui l'appelaient "Maman" et des clients qu'elle appelait
"Mes Hommes".
Ce dimanche là, Manolo, Said et l'Ourso étaient rentrés à pied,
lé kilomètres dans la nuit. Le car était parti sans eux.
Lorsque l'Ourso entra au bar Ruiz vers 20 heures, suivi des
deux autres, la partie de belote s'arrêta. Ruiz qui s'apprétait
à servir une tournée générale, reposa la bouteille d'anisette
sur le comptoir.
Les trois hommes entrèrent dans le halo de lumière qui venait
de la porte donnant sur le four de la boulangerie Espinos
et s'arrétèrent. On avait l'impression qu'ils étaient sur une
scène de théâtre, sous les feux des projecteurs.
Soudain un rire homérique partit de la table des joueurs
de belote, devint général, puis le calme revint.
L'Ourso était l'hercule du village, aussi large que haut,
il pouvait soulever deux sacs de blé à la fois, aussi son
invincibilité ne faisait aucun doute.
Cependant le coquart qui ornait son oeil gauche ainsi que
les yeux de ses compagnons et l'état de leurs habits du
dimanche, ne pouvaient que déclencher l'hilarité de tous
ceux qui le voyaient. Ruiz déposa trois verres sur le comptoir
de bois tailladé et l'équivalent d'un kilo de tramousses;
les trois inséparables trinquèrent. A la deuxième anisette,
l'Ourso se tourna vers l'assistance toujours hilare, plongea
la main dans la poche de sa veste,celle qui n'avait pas été
arrachée, et extirpa une oreille humaine encore sanguinolente.
On s'approcha; l'Ourso tenait son trophée sous la lampe comme
un Apache montrant un scalp.
La bagarre avait commencé quand Muller, caporal de la légion
en permission, avait: provoqué l'Ourso en le mettant au défi
de produire des attributs aussi impressionnants que les siens.
Lorsque l'Ourso présenta sa marchandise au jury improvisé,
composé de Madame Blanche de quelques unes de ses pensionnaires
et de leurs clients, un murmure d'admiration s'éleva de
l'assistance, bientôt suivi d'une salve d'applaudissements.
Muller mauvais joueur shoota dans les oeuvres vives de
l'Ourso qui s'éffondra. Manolo et Said plongérent sur Muller,
partir de là, tout le monde était sur tout le monde, ce qui
ne changeait pas beaucoup les habitudes du lieu. L'Ourso
ayant repéré une oreille dans la mélée, la coupa d'un coup
de dents et la mit dans sa poche.
Le carillon de l'église égréna 10 coups, le bar avait fermé,
les trois gladiateurs se donnérent l'accolade au milieu
de la place du village avant de se séparer. Leurs vêtements
du dimanche en lambeaux, flottaient comme des oriflammes
dans le petit vent frais de la nuit.
Le Muezzin appela à la prière, puis le carillon de l'église
annonça 5 heures.
Clémares, le forgeron, réveillait le village en musique en
tapant du marteau sur l'enclume.

L'odeur du pain chaud qui s'échappait du four de la
boulangerie Espinos, emplissait toute la rue principale.
Les écarts de températures entre le jour et la nuit,
s'accentuaient. C'était la période que choisissait
Tchalao pour tuer le cochon.
Tchalao reveilla Ali, son voisin, lui offrit une tasse de
café et l e précèda à la porcherie. Mais cette année là, le
cochon était décidé à ne pas se laisser faire. Aussitôt le
portillon de la porcherie ouvert, l'animal fonça à travers
la cour et pénètra dans le poulailler. Ali qui le coursait,
reçut une dinde effrayée dans le turban et tomba à la
renverse.Tchalao qui avait perdu son chapeau de feutre noir
maculé d'auréoles blanchâtres, se saisit d ' une corde en
grommelant "mi cago la mar", et la corrida commença.
voisins et: passants attirés par le vacarme, firent cercle
autour de l'enclos. Ali se releva, ramassa son turban et le
transforma en ceinture de lutteur de sumo. Tchalao avait
transforma la corde en lasso et essayait de la passer au
cou de l'animal, qui esquivait avec grâce ; à chaque passe
la foule criait olé !
ll y eut une pause. Tchalao et Ali se regardèrent, puis, prompts
comme deux lévriers sautant sur un gibier, plongèrent sur
l e cochon. La mélée fut telle que les aficionados
commencèrent à se demander si c'était du couscous ou de
la miga.
L 'évènement fut longuement commenté au café, qu 'on appelait
aussi la cantine.
On cueilla les olives, mais il restait des quantités
appréciables de fruits au faîte des oliviers , là où les
branches étaient trop fragiles pour qu' on puisse s' y
aventurer, et c'est cette manne que Kouider disputait aux

étournaux

Kouider le picador, avait; une marmaille fort nombreuse et
tout ce qu' il pouvait glaner était bienvenu. Ce matin là
le destin lui réservait une douloureuse surprise. Juste au
moment où il atteignait le rameau convoité, chargé de grosses
olives noires et luisantes, la branche sur laquelle il
était perché, se brisa net. Kouider tomba comme un caillou,
il ne bougeait plus , deux tailleurs de vigne qui avaient
tout vu, se précipitèrent. Ramené chez lui inconscient, il
fut déclaré mort.

Bouka était triste ,tout ceux qui n'étaient pas aux champs
décidèrent d'accompagner Kouider à sa dernière demeure.
Le cortege s'ébranla en direction du cimet:ière musulman,
une charrette tena t lieu de corbillard. Le taleb Si Mohamed
El Diablo, ainsi surnommé car on le disait un peu sorcier,
marchait à la tête du cortèg, juste derrière la charrette,
en psalmodiant des versets du Coran.

Soudain le cheval s'arreta. El Diablo surpris, regarda à l'intérieur
du corbillard improvisé. Tel un zombie, Kouider se relevait lentement.
La route du cimetièr e longeait le grand canal, El Diablo, malgré son
ample burnous immaculé,
fit un bond prodigieux en arrière et tomba
dans l'eau où il se mit à flotter comme une méduse. Le reste des affligés
s'égaya clans Ies champs,il fallait se rendre a l'évidence,
Kouider n' était pas mort. Il avait seulement été étourdi
par sa chute . Furieux, le miraculé transforma son linceul
en poncho, prit les rênes de l'attelage et rentra chez lui.
Après avoir battu sa femme qui pleurait encore, il s'habilla
et se rendit à la cantine où il but la première anisette de sa vie.

El Barbero dont le salon de coiffure jouxtait le café de
la poste, avai t l'habitude de boire une anisette après chaque
coupe de cheveux ou chaque barbe; lorsqu'il n'avait pas de client,
il s'accoudait au comptoir du café et surveillait la porte.

Il était 10heures du matin lorsque said et Manolo entrèrent
au café de la poste avec le pain et les olives pour le
casse-croute. El Barbero qui buvait sa troisième anisette
de la matinée leur proposa un concours. Il s'agissait
d'aligner un certain nombre de verres d' anisette sur le
comptoir ; les concurrents devaient prendre le départ aux
extrémités du bar et progresser vers le centre, ce lui qui
vidait le plus de verres gagnait.
El Barbero écrasa ses adversaires. A 13 heures on vit arriver
au salon de coiffure une ambulance. Le lendemain El Barbero
rentra de l ' hôpital par le car. On dut faire intervenir le
curé pour le faire rentrer chez lui, car il voulait absolument
payer une tournée générale pour fêter son retour.

 

 

 

 
à suivre...
 
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